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jeudi 2 juin 2011

NOUVELLE CUISINE: Entretien avec Fruit Chan (Pusan 2004)

Né en 1959 à Guangzhou (Chine) sous le nom de Chen Guo, Fruit Chan émigre à Hong Kong à l’âge de 10 ans. Considéré aujourd’hui comme le chef de file du cinéma indépendant de Hong Kong, il débuta pourtant dans le milieu du cinéma en travaillant sur des films on ne peut plus commerciaux. Il fut en effet au milieu des années 80, l’assistant d’un des maîtres du cinéma d’action, Sammo Hung (Le Flic de Hong Kong). Durant ces années de formation, Fruit Chan joua également les seconds couteaux dans des films d’action divers, notamment avec Jackie Chan (First Mission), Michelle Yeoh (Le Sens du Devoir 2) et Danny Lee (Law Enforcer).

En 1991, il a l’opportunité de passer derrière la caméra et met en boite la comédie romantico-fantastique Finale In Blood. Une expérience peu concluante. Ce n’est qu’au milieu des années 90 qu’il commence à toucher au cinéma d’auteur, d’abord en tant que scénariste pour Yonfan (Bugis Street), puis en tant qu’assistant pour le cinéaste Shu Kei (qui réalisa entre autres, le très acclamé Hu-Du-Men en 1996, avec Josephine Siao). En 1997, Fruit Chan décide de prendre les choses en main en réalisant son second long-métrage par ses propres moyens : Made In Hong Kong.

Ce premier film d’une trilogie consacrée à la rétrocession, dont il est également scénariste, monteur et co-producteur, rafle une multitude de prix dans divers festivals (Pusan, Nantes, Hong Kong, Locarno, Taiwan…). Doté d’un budget de 80 000 $US, le film est interprété par des non-professionnels et révèle notamment le jeune Sam Lee (qui est aujourd’hui une star très populaire à Hong Kong). Il termine sa trilogie avec The Longest Summer (1998) et Little Cheung (2000) avant d’enchaîner avec un film traitant de la prostitution, Durian Durian (2000), qui vaut à son interprète principale, Qin Hai-lu, quelques soucis avec le gouvernement chinois mais également un prix d’interprétation au Golden Bauhinia Awards de Hong Kong. Les deux films suivants de Fruit Chan, Hong Kong Hollywood (2001) et Public Toilet (2002), sont également très remarqués dans les festivals locaux et internationaux où ils sont projetés. En 2003, Fruit Chan laisse de côté le cinéma indépendant pour tourner le film fantastique, Nouvelle Cuisine (Dumplings), version longue du court-métrage du même nom faisant parti du film omnibus pan-asiatique Trois... Extrêmes...


Frédéric Ambroisine: Comment vous êtes-vous retrouvé sur le projet Trois…Extrêmes ?

Fruit Chan: Quand mon producteur Peter Chan m’a demandé de réaliser un segment de cette anthologie, le film s’appelait encore à l’époque Trois 2, avant de devenir Trois Monstres, puis Trois…Extrêmes, qui me semble être le titre le plus adéquat. Lorsque j’ai commencé à travailler sur Dumplings, les segments japonais et coréen étaient déjà terminés. De plus, je connaissais les histoires qu’avaient mis en scènes Takashi Miike et Park Chan-wook. Une histoire très belle et mélancolique pour le premier, et une autre à la fois drôle et très violente pour le second. J’ai d’ailleurs beaucoup apprécié l’humour noir de Cut. Après avoir pris connaissance des histoires de Box et Cut, je me suis dit : « Que faire pour être original par rapport à ces deux films ? ». Peter Chan et moi avons discuté quelques jours, avant de nous décider à raconter une histoire dont l’ambiance se rapprocherait de celle de la vie quotidienne. Une ambiance qui serait à la fois sombre et réaliste. C’est de la qu’est née l’idée de Dumplings.  


FA: Quel aspect de la réalité vouliez-vous montrer dans cette histoire ?

FC: Je voulais notamment évoquer le business de la beauté, qui est très important de nos jours. C’est un marché qui s’alimente presque exclusivement grâce à une clientèle féminine. Donc de façon générale, le sujet de Dumplings est la femme.

FA: Justement vous donnez dans votre film, une image de la femme hong-kongaise très obsédée par son physique...

FC: Mais c’est le cas dans le monde entier ! C’est pour cette raison que les businessmen cherchent à s’enrichir avec l’argent des femmes. Il cherchent à savoir ce qu’elle veulent pour pouvoir le leur vendre. Je pense que la beauté est un business mondial, qui ne se limite donc pas à Hong Kong. 



FA: Mais en général, à quelques exceptions près, les actrices arrêtent assez tôt leur carrières contrairement aux stars hollywoodiennes par exemple. Ce qui peut laisser penser que le public de Hong Kong est plus sélectif sur les critères physiques. Pensez-vous que cela changera ?

FC: Je pense que si une actrice tourne des films de qualité et fait venir le public, elle restera dans le circuit. Peu importe qu’elle ait 25 ou 40 ans. Dans un dialogue de mon film, on dit que tout le monde préfère les jeunes (rires). Je ne sais pas. Le public de Hong Kong est en train de changer. Il plébiscite un cinéma de divertissement, un cinéma parfois très naïf. Peut-être que le marché maintenant n’est plus seulement concentré sur Hong Kong. Le public des autres pays est assez malin et accepte plusieurs types de films pas forcément avec des stars jeunes et jolies. Vous ne pouvez pas faire des films uniquement en fonction du public. Il faut savoir parfois faire accepter votre vision au public.


FA: Depuis « Made In Hong Kong », c’est la première fois que vous tournez avec une équipe composée à 100 % de professionnels et pas des moindres…

FC: Et c’était je pense une très bonne idée. Avant Dumplings effectivement, je faisais mes films moi-même, de façon vraiment indépendante. J’étais le roi sur les tournages en quelque sorte. J’étais Le Boss. Dumpling a donc été une expérience très nouvelle pour moi. Je ne peux pas vraiment dire que je n’étais plus le roi, mais en tout cas, j’ai dû faire un certain nombre de compromis avec les autres, qui voulaient tous être des rois en fonction de leurs différentes positions. Par exemple je devais écouter les idées que me proposait mon directeur de la photographie, Christopher Doyle, qui est notamment très connu pour son travail avec Wong Kar-wai. Et j’ai dû admettre effectivement, qu’il était très créatif sur les lieux de tournage. Il assurait vraiment sur le terrain. De son côté, Peter Chan m’a donné une liberté totale pour mener à bien mon projet. Nous avions tous les deux été enthousiasmés par l’histoire de Lilian Lee, qui est également l’auteur du roman qui a inspiré l’excellent film de Chen Kaige, Adieu Ma Concubine en 1994. Comme toute l’équipe de Dumplings a été performante, le tournage s’est déroulé dans une ambiance sereine, voire joyeuse.


FA: Il s’agit d’un film d’horreur à la base, mais où sont évoqués des sujets d’actualité comme l’inceste, l’avortement, la relation entre Hong Kong et la Chine. Malgré sa vocation commerciale, avez-vous tenté de situer Dumplings dans la lignée de vos drames sociaux réalisés auparavant ?  

FC: Non, pas du tout. Le film possède mon style, c’est sûr. Mais quand on fait un film de genre à Hong Kong, c’est avant tout pour qu’il rapporte de l’argent. Les investisseurs se soucient plus du succès commercial que des divers problèmes de sociétés évoqués dans le film. Donc mon approche à été complètement différente par rapport à mes précédents films. 

FA: Parlez-nous de votre super trio de comédiens : Bai Ling, Tony Leung Ka Fai et surtout Miriam Yeung, la spécialiste de la comédie romantique dans un contre emploi très surprenant ?!

(Rires) Vous savez, faire ce film était également un défi pour moi. Je devais réaliser une œuvre grand public tout en essayant d’y apporter une touche d’originalité, ce qui n’était pas évident. Il s’agissait effectivement du premier rôle sérieux de Miriam Yeung. Peter et moi ne savions pas si elle serait capable de le faire ou pas. La choisir nous paraissait vraiment risqué. Mais finalement, elle a su nous surprendre. Elle rêvait depuis longtemps de changer son image. Je pense qu’à Hong Kong, il est très difficile pour une actrice de comédie, de sortir du genre auquel elle est associée. Les producteurs ne lui donnent jamais la chance de pouvoir se diversifier et lui disent en gros : « tu feras des comédies toute ta vie». Lorsque Miriam a eu vent du projet Dumplings, elle a immédiatement cherché à mettre la main sur le scénario et a accepté le rôle aussitôt après lecture. Le cas de Bai Ling est également très intéressant. Vous savez qu’elle a travaillé à Hollywood pendant de nombreuses années. Je pense que c’est la première fois qu’elle tourne en mandarin, sa langue maternelle, depuis très longtemps. Donc pour les deux filles, il s’agissait d’une expérience nouvelle, unique, une combinaison improbable. Tony Leung Ka Fai fut d’une très grande aide. S’il n’y avait pas eu Tony, les actrices ne se seraient pas senties aussi à l’aise. Ils forment à eux trois une très bonne combinaison dans Dumplings.
FA: Donc au final. Ce fut facile de diriger Miriam Yeung ?

FC: Pas vraiment ! Souvent, elle me demandait le genre d’attitude qu’elle devait avoir pour telle ou telle scène. Elle voulait absolument savoir le résultat que j’attendais d’elle. Et je lui disais : « Ne te soucie pas de moi, soucie toi de ton personnage. Suis le scénario à la lettre et trouve tes propres idées. » Elle était très anxieuse de cette liberté que je lui donnais. Bai Ling, elle, a beaucoup d’expérience. Donc pas de soucis. Elle est un peu agressive, mais j’ai trouvé ça intéressant pour le personnage.


FA: Avez-vous laissé les acteurs improviser ?

FC: Nous avons eu un temps très court de tournage et nous devions préparer le plan de tournage de façon très précise. Il n’y a eu quasiment aucun changement par rapport au scénario d’origine.

FA: Non seulement Dumplings est le premier film de Miriam Yeung classé Category III à Hong Kong (équivalent d’une interdiction aux moins de 18 ans), mais en plus elle y joue une scène d’amour assez torride…  

FC: Je n’ai eu aucun soucis pour tourner cette scène d’amour. Miriam Yeung, si. Mais ce qui l’importait, c’était que ce film lui donne l’opportunité d’avoir d’autres types de rôles après celui-ci. Après ce film, peut-être qu’elle ne tournera plus jamais de comédies (sourire). Pour elle, Dumplings fut un film très important. Elle tenait vraiment à faire évoluer son image. C’est pour cette raison que nous avons dû créer pas mal de scènes comme la scène d’amour. Pour laisser un peu de place à l’émotion et également pour donner à Miriam de quoi faire travailler son imagination. 



FA: Concernant le sujet du film qui est assez cru, vous êtes-vous soucié de la censure ?

FC: Non, la censure…Pfff, je ne m’en souciais pas du tout. Il n’y a pas vraiment eu de scènes très explicites ou compliquées qui auraient nécessité des coupes.

Avez-vous utilisé un story-board ?

FC: A Hong Kong, peu de réalisateurs utilisent des story-board. Ils ont l’habitude de faire des films de cette façon. Je pense que l’on peut utiliser un story-board si on a un temps de tournage assez important. En général, à Hong Kong, le temps est une denrée rare. Les réalisateurs lisent le scénario et disent : « OK, on tourne ! »

FA: Allez-vous persévérer dans le cinéma grand public ou revenir à des projets indépendants ?

FC: Si j’ai l’opportunité de réaliser un film dit commercial, moi, je fonce. Dans le futur, je pense pouvoir emprunter deux voies, celle avec mon style, le style indépendant, et puis celle avec l’autre style… il y a plus d’offres de films grand public en ce moment, donc je pense que l’année prochaine, j’en referai un en premier lieu. Ensuite, si j’ai le temps, je reviendrai à mon style personnel.


FA: Quelle est votre opinion sur l’avenir du cinéma de Hong Kong ?

Très difficile d’en parler. Je peux vous dire en tout cas, qu’en ce moment, ce n’est pas l’âge d’or du cinéma de Hong Kong. Il n’y a plus vraiment de films indépendants. Les films dits indépendants sont les films d’étudiants qui n’auront jamais de diffusion cinématographiques. Les autres films indépendants ne rapportent pas d’argent. C’est pour cela que faire des films grand public, c’est très important. Beaucoup de réalisateurs à Hong Kong ne cherchent qu’à divertir sans se soucier de la qualité. Dans le cinéma coréen, beaucoup cherchent à combiner l’artistique et le commercial pour faire de ces films des succès. Faire des films grand public de qualité est une tache très importante. 


FA: Mais vous pouvez aussi co-produire vos projets personnels avec des pays étrangers, comme ce fut le cas auparavant ?

FC: Oui, Little Cheung a été coproduit avec le japon et Durian Durian avec la France. Peut-être parce que mes sujets sont plus compatibles avec l’esprit occidental. Si vous ne vous souciez que du marché à Hong Kong, vous ne pouvez pas survivre. C’est pour ça que nous avons besoin de co-productions avec d’autres pays. Si vous voulez continuer à faire des films, c’est la seule voie à emprunter. Même si vous avez une vision personnelle, vous devez penser quand même à la façon dont le public la percevra un minimum. C’est la chose la plus difficile, garder son intégrité tout en pensant au marché. En tant que réalisateur il faut faire de votre mieux en terme de qualité. Mais vous ne pouvez pas plaire à tout le monde de toutes façons (rires) ! J’ai encore ma trilogie à terminer sur Hong Kong. A l’origine, je devais le faire cette année mais avec Dumplings, ça a été repoussé. Mais comme je le disais précédemment, il est très difficile de faire des films indépendants à Hong Kong en ce moment. 



FA: Avez vous un message particulier pour les français qui découvriront votre film ?

FC: Oui, j’espère que vous continuerez à voir mes films. Il y en a déjà eu pas mal de distribués en France, et je vous en remercie. Faites-moi survivre afin que je continue à faire de bons films (sourire). 

Propos recueillis par Frédéric Ambroisine en octobre 2004 au Pusan International Film Festival.

mardi 31 mai 2011

FLASHPOINT: Entretien avec Collin Chou (Décembre 2007)

Entre Le Maitre d’Armes de Ronny Yu et avant The Fordidden Kingdom avec Jet Li et Jackie Chan, Collin Chou, donc la carrière internationale a pris un bel envol depuis Matrix 2 & 3, revient temporairement à Hong Kong pour les besoins de Flash Point. Un film d’une brutalité rare, où son affrontement contre Donnie Yen, restera probablement dans les annales du cinéma d’action.

 Collin Chou dans "Flashpoint" (2007)


Vous êtes connu en Occident sous le nom de Collin Chou, mais vous avez également deux noms chinois, Chou Siu-Lung et Ngai Sing. Quel est donc votre véritable nom ?

Mon vrai nom est Chou Siu-Lung. Le nom Ngai Sing est un pseudonyme qui m’avait été donné par Sammo Hung. Je l’ai utilisé quand j’ai commencé à travailler à Hong Kong pour lui en tant qu’acteur et cascadeur, entre 1989 et 1997 (Collin Chou est originaire de Taiwan, NDR). Je n’ai jamais aimé ce nom, mais comme j’avais signé avec la société de Sammo, et que la plupart des acteurs de son équipe avaient un nom de scène, j’ai accepté d’en porter un également. Quand j’ai quitté sa société en 1997, j’ai pu enfin reprendre mon vrai nom. En ce qui concerne le prénom occidental Collin, c’est moi qui l’ai choisi car il me plaisait. 

"Lover's Tears" (1992) produit par Sammo Hung

Quand avez-vous appris l’anglais et comment avez-vous eu l’opportunité de travailler à Hollywood ?

Quand je suis arrivé aux Etats-Unis à la fin de l’année 1999, je ne parlais pas un mot d’anglais. J’ai donc commencé à prendre des cours, à raison de sept à huit heures par jours, et je travaillais aussi à temps partiel pendant cinq heures après ces cours. Un an plus tard, Yuen Woo-Ping, qui avait réglé les scènes d’action du premier Matrix, m’a demandé si j’étais intéressé pour travailler avec lui sur la pré-production de Matrix 2 & 3. J’ai accepté et passé quelques mois à travailler avec lui et les frères Wachowski sur les chorégraphies de ces deux films. Six mois plus tard, je recevais un appel téléphonique du producteur de Matrix qui me proposa de faire parti du casting. 

"Matrix Reloaded" (2003) des frères Wachovski

Flashpoint est le second film où vous affrontez Donnie Yen. Pouvez-vous nous parler de votre première rencontre avec lui ?

J’ai rencontré Donnie Yen en 1999 lors du tournage du film d’action taiwanais City of Darkness, de Lam Man-Cheung. Concernant la scène finale de ce film où nous nous battons dans la forêt, je n’ai pas eu besoin de préparation physique car j’étais déjà en pleine forme ! Donnie n’a pas réglé les scènes d’arts martiaux de ce film contrairement à Flash Point. La scène finale de City of Darkness nous a demandé seulement deux jours de travail. Cette courte durée est due au fait qu’il s’agissait d’un film à petit budget. Pour préparer cette scène, je me contentais de suivre les instructions du chorégraphe Yam Paak-Wang. Ce fut un plaisir de travailler avec lui. Sept ans plus tard, c’est Donnie Yen qui m’a personnellement contacté pour me proposer le rôle de son ennemi dans Flash Point

"Flashpoint" (2007)

Connaissiez-vous les autres films du réalisateur Wilson Yip avant de le rencontrer ?

Durant la période où je réfléchissais pour savoir si je devais jouer ou non dans  Flash Point,  la société de production hongkongaise du film m’a envoyé quelques films de Wilson Yip, que j’ai tous beaucoup aimés. Après ça, j’étais absolument impatient de travailler avec lui. Voir SPL m’a tout de suite emballé. Même si ce type d’histoire mêlant polar et arts martiaux, avait déjà été fait auparavant, Wilson a su réinviter le genre en employant différents types d’acteurs, pas uniquement spécialisé en arts martiaux, et en donnant au tout une forme nouvelle. Avec SPL et Flash Point, je pense que Wilson Yip et Donnie Yen font vraiment revivre le vrai cinéma d’action hongkongais et y apporte en plus une touche inédite.

Wilson Yip sur le tournage de "Flashpoint" (2007)

Comment avez-vous préparé votre rôle ? 

Je pense que pour être un bon acteur, il faut se donner un peu de temps avant d’aller sur le plateau de tournage, deux mois minimum si votre planning le permet. Après la lecture du scénario de Flash Point, j’ai eu besoin d’étudier un minimum la nature du personnage, et j’ai aussi discuté avec Wilson pour savoir s’il avait des demandes spécifiques concernant mon interprétation. Après ça, j’ai cherché à voir plusieurs films de genre, où apparaissent des personnages dans le style de celui que j’interprète dans Flash Point. A mes débuts à Hong Kong, j’ai appris le métier d’acteur sur le tas, en enchaînant les tournages. Mais sincèrement, je pense avoir vraiment commencé à apprendre le métier quand je suis venu aux Etats-Unis pour travailler sur Matrix 2 & 3. La Warner Bros a engagé un coach pour que je puisse faire progresser mon jeu d’acteur. Après ça, j’ai acheté quelques livres sur la méthode Stella Adler qu’elle m’avait enseigné et travaillé avec un professeur de son école à Los Angeles. 

"Flashpoint" (2007)

Le tournage de l’impressionnant combat final de Flash Point a dû être particulièrement éprouvant ?  

Tout à fait. Et de façon générale, la préparation et le tournage de toutes les scènes d’action de Flash Point, furent très brutaux et douloureux. Elles m’ont demandé un énorme temps de préparation. Du coup, j’ai plus souvent travaillé avec Donnie Yen, que Wilson Yip. C’est un grand défi pour un acteur comme moi, de prouver que je suis toujours capable physiquement de tourner dans de vrais films d’action hongkongais de haut niveau. Depuis que je travaille à Hollywood, on ne me permet plus de faire des choses trop dangereuses. Aujourd’hui, il est très rare de voir de vrais acteurs exécuter sans doublures de telles scènes de combats face à la caméra. 

 Donnie Yen contre Collin Chou dans "Flashpoint" (2007)

Combien de temps de préparations et de tournage ont nécessité la scène de poursuite avec gunfights, ainsi que celle du combat final ?

Nous avons travaillé sur la scène finale pendant à peu près un mois et demi. Cette durée inclut la préparation et les répétitions. La scène de la poursuite avec gunfight nous a pris un peu plus d’une semaine. Je ne sais pas si ça se sent dans le film, mais le lieu et les conditions étaient loin d’être agréables. Nous avions tous d’énormes difficultés à travailler sur cette scène. Chacun a donné son maximum pour qu’elle soit réussie.

 "Flashpoint" (2007)


Avez-vous été blessé sur le tournage de Flash Point ?

Evidemment, mais pas au point d’aller à l’hôpital. A Hong Kong, nous disons toujours en plaisantant que, sur ce type de films, si on ne se retrouve pas à l’hôpital, c’est que l’on est très chanceux. Mais en général, malgré toutes les blessures que nous pouvions avoir, personne ne s’est plaint.

Propos recueillis par Frédéric Ambroisine en décembre 2007.
Remerciements : Mandarin Films & Convergence Entertainment.

mardi 24 mai 2011

BREAKING NEWS: Entretien avec Johnnie To (Cannes 2004)

Pour beaucoup, Johnnie To est considéré un peu aujourd'hui comme le dernier espoir du cinéma de genre "Made in Hong Kong". C'est également un des rares de sa trempe à ne pas - encore - avoir tenté d'escapade hollywoodienne comme ses confrères John Woo, Ringo Lam, Tsui Hark ou Kirk Wong. La reconnaissance internationale de Johnnie To s'est faite d'une autre façon, en 2004, durant le 57ème Festival de Cannes grâce à la sélection de Breaking News (dont la sortie prévue dans les salles françaises le 20 avril 2005). C'est là que nous avons pu rencontrer ce cinéaste aussi prolifique que surprenant…


Fred Ambroisine : Breaking News n'est même pas encore sorti à Hong Kong, qu'un remake américain est déjà annoncé. Que pensez-vous de cette nouvelle mode, de refaire des films asiatiques, proviennant autant de Hong Kong - Infernal Affairs - que de Corée - Old Boy & 2 Sœurs - ? Hollywood est à cours d'idées selon vous ?

Johnnie To : Ah, les remakes... oui, ce sont des choses qui arrivent de plus en plus fréquemment. La demande du marché est très forte en ce qui concerne les droits des films asiatiques à Hollywood. Les réalisateurs commencent à se rendre compte de la valeur de leurs idées à l'étranger. De ce point de vue, c'est un grand encouragement, et il n'y a pas de quoi se plaindre. Ce serait un peu gonflé de dire que Hollywood "vole" les idées du cinéma asiatique, car ce n'est pas vrai. Pendant longtemps, le cinéma de Hong Kong n'a pas arrêté de reprendre des formules du cinéma américain…


FA : Depuis quelques années vous alternez les comédies romantiques ultra commerciales (Needing You, Love and A Diet...) et les polars personnels au style expérimental (The Mission, PTU…). Breaking News semble posséder à la fois un côté commercial et personnel. Etes-vous d'accord ?

JT : En général, quand je tourne un film commercial, c'est pour avoir la possibilité de pouvoir réaliser dans la foulée une œuvre personnelle qui ne marchera pas forcément au box-office. Sans cette technique, des films comme The Longest Nite (NDR : que Johnnie To co-réalisa officieusement avec Patrick Yau) ou Expect the Unexpected, n'auraient pas pu exister. De nos jours, les films commerciaux sont, en général, oubliés du public après cinq ans.


Donc, je sais qu'au final, ce sont mes films personnels qui resteront dans les mémoires…Concernant Breaking News, le film a été conçu comme une œuvre commerciale. A la base, les investisseurs voulaient que je fasse un film pour le grand public. Mais comme vous le savez, j'ai une très grande affection pour le polar, et je n'ai pas pu m'empêcher d'inclure mon style particulier à cette histoire pour lui donner une autre dimension. Vous avez tout à fait raison, Breaking News possède à la fois une sensibilité commerciale et mon style personnel, et ce mélange me satisfait pleinement.

FA : Avez-vous tenté de retrouver l'esprit des films d'action des années 80/90 comme The Big Heat (1988 - produit par Tsui Hark) ou ceux des polars de Ringo Lam et Kirk Wong par exemple ?

Johnnie To : Même si son côté réaliste et brut peut le laisser penser, Breaking News n'est pas vraiment un hommage aux polars d'antan. Au contraire, en faisant ce film, mon intention était d'apporter quelque chose de nouveau au genre. Les polars "à l'ancienne" de Hong Kong traitaient surtout des problèmes de la bureaucratie policière. Ce thème a été répété un nombre incalculable de fois. Si on me l'avait proposé, j'aurais refusé.


FA : Vous êtes vous inspiré de faits réels pour créer l'histoire de Breaking News ?

JT : Le côté réaliste de Breaking News est un des aspects du film auquel je tenais absolument. Par exemple, la façon dont les officiers de police prennent en main les opérations, est basée sur des recherches très approfondies. Le film suit avec détail les procédures policières en se rapprochant le plus possible de la réalité. Prenons le cas de la scène de fusillade dans l'immeuble. Celle-ci est inspirée à 100% de faits réels. Par le traitement réaliste de la mise en scène, je voulais que le public comprenne qu'il ne s'agit pas uniquement de pure fiction. Je voulais donner au public l'impression a un reportage télévisé en direct. C'est pour cette raison que je n'ai pas voulu utiliser de véritables effets spéciaux pour Breaking News, mais uniquement des fusillades et des effets pyrotechniques "à l'ancienne". Je souhaitais que le réalisme du film se ressente à 100%.


FA : Le méchant du film, joué par Richie Jen, n'est pas vraiment maléfique. On pourrait même le trouver sympathique par moment. Au contraire, le personnage de Kelly Chen est plutôt antipathique. Pourquoi ce choix ?

JT : Je suis d'accord avec votre commentaire sur l'inversion entre le bon et le méchant. Le personnage de Richie est un voleur. Un bandit qui, à la base, ne cherche pas à tuer. Tout ce qu'il veut, c'est voler. S'il ne pouvait faire que ça, il le ferait. Je pense qu'il n'est pas si mauvais dans le fond. Par contre, la motivation du personnage de Kelly, c'est la victoire. Son but est de gagner la confiance de la population par le biais de la télévision. Pour cela, elle est prête à faire tout ce qui est en son pouvoir. Effectivement, le fait de manipuler les médias n'est pas vraiment sympathique, mais ce n'est pas quelque chose d'illégal non plus. Dans Breaking News, il n'y a pas vraiment de gentils ou de méchants, il y a juste des personnages avec des motivations différentes. Ces motivations mèneront les protagonistes à une confrontation inévitable.


FA : C'est la première fois que vous travaillez avec Richie Jen et Nick Cheung ? Comment les avez-vous choisis et dirigés ?

JT : C'est un film qui relate les interactions entre gangsters et policiers. Les comédiens étaient déjà bien préparés avant le début du tournage. Pour qu'ils le soient plus encore, nous avons fait des répétions du plan séquence initial. J'ai donc commencé à tourner cette scène, techniquement très difficile, en premier, histoire de les mettre dans le bain. Je n'ai pas choisi ces comédiens, ils m'ont été imposés par la société de production Media Asia. Mais de toute façon, en tant que réalisateur, j'aime travailler avec de nouvelles têtes. Si je ne faisais que diriger toujours les mêmes gens, je pense que je perdrais la fraîcheur de notre collaboration.


Propos recueillis à Cannes (mai 2004) par Frédéric Ambroisine. Remerciements à Céline Petit & Sophie Bataille.